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La braise
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I — La braise.
Paris suait par toutes ses bouches d’aération. Les néons des commerces vibraient comme des veines à ciel ouvert, et les bus râclaient l’asphalte avec un bruit de mâchoire. Les jours, pour moi, s’alignaient comme des cadavres frais qu’on enterre à la chaine et qu’on oublie dès leur lendemain. Un cortège de routines qui sentait la lessive froide : réveiller les enfants, remplir les sacs, sourire au miroir fendu de la cage d’escalier, traverser la ville en pilote automatique jusqu’à l’open-space du bureau où le café avait le goût de flotte. Quelque part entre deux tableurs et la dernière convocation de la maîtresse, j’avais perdu mon corps. On enterre parfois les choses sans cérémonie.
Je m’appelle Natasha. J’ai trente-trois ans, deux enfants, et l’impression d’avoir laissé ma peau sur l’autel de l’organisation.
Mon mari m’aimait toujours. Du moins, c’est ce que je croyais. J’en voyais la preuve dans ses gestes patients, ses mains larges qu’il posait sur mon corps éteint sans broncher, ses yeux qui savaient écouter. Moi aussi je l’aimais, mais avec la fatigue des survivants. L’amour n’avait pas pu empêcher le désir de s’étioler comme un néon à la gare de l’Est en fin de nuit. On baisait encore parfois ; par habitude ou par ennui, je ne savais plus trop. Par générosité envers lui, mon sexe simulait du plaisir. Il simulait.
L’ancienne histoire, celle d’avant, celle qui m’avait laissée couverte de bleus invisibles maintenant, avait planté en moi des clous rouillés. Je marchais avec. J’appelais ça « tenir ». Je n’avais pas eu de chance avec mon premier amant à 20 ans. Il avait été possessif, violent, laissant dans mes chairs plus que la marque de son envie de moi. Il m’avait utilisée, usée, avilie, réduite à un objet en me forçant à des pratiques qui me dégoutaient, me forçant à des orgies qu’il organisait, avec des échanges de partenaires qui me violaient. Il m’avait réduite en dépendance servile, en une personne que je n’étais pas, esclave de ses désirs malsains. En m’abaissant au rang de femme objet, il avait tué mon espoir d’un amour vrai et de plaisir charnel innocent.
Heureusement mon homme actuel, 2eme officiellement sur la trop longue liste de ceux qui m’avaient couchée, m’avait extirpée des griffes de l’autre malade. Je m’en étais sortie avec une longue psychanalyse et des blessures qui n’étaient pas que dans la tête. Après des années de concubinage, nous allions nous marier le mois prochain, pour se promette une seconde chance avant que le monde ne nous rattrape. Et pour les enfants avant tout. Mais je tenais à lui. C’est pourquoi j’avais dit oui quand il m’avait demandé. Plus par peur de le perdre que pour l’amour avec un grand « A ».
En attendant le grand jour, juillet brulait la ville par tous ses pores. Au bureau, le ventilateur grinçait sur son axe comme une vieille girouette rouillée et ne réussissait qu’à brasser de l’air chaud. Les collègues plaisantaient mollement avec leurs voix de gens propres. Je participais à la comédie, le visage maquillé juste ce qu’il faut pour paraître vivante.
Ça m’a pris sur ma chaise de bureau, sans prévenir — une chaleur interne, longiligne, un tremblement venu d’une cave où je n’étais plus descendue depuis des années. Le serpent a glissé de bas en haut, depuis l’entrée de mon sexe et a frappé tout au fond de mon ventre sans demander la permission. Le monde extérieur s’est alors mis sur « mute ». Il ne restait que le bourdonnement électrique du ventilateur qui me rappelait celui de d’un vibro défaillant et une pulsation interne familière, oubliée depuis longtemps.
Je me suis levée de mon bureau sans rien dire, sans rien laissé transparaitre de la tempête qui me transperçait. Direction toilettes. Couloir. Porte. Cabine. Vite, car je me sentais couler. Le loquet a claqué comme un coup de fouet sur mes fesses. J’ai posé la main sur mon ventre, puis plus bas, là où l’oubli s’arrêtait. Je n’ai pas hésité. Deux doigts entre mes jambes, la pression exacte, un cercle lent, puis le rythme qu’on reconnaît comme une vieille ritournelle qu’on n’ose plus chanter. Mon clitoris, cet œil fermé depuis des mois, s’est rouvert d’un coup. J’ai mordu l’intérieur de ma joue pour ne pas être dénoncée par ma respiration. La jouissance est arrivée en vagues tièdes d’abord, puis de plus en plus chaudes, une brèche qui s’élargit, un éclair qui traverse mon corps sans l’abimer. Je me suis tenue au mur avec l’autre main. La décharge de plaisir m’a scotchée net. Pas d’attente. L’orgasme brut et direct.
Quand je me suis redressée, j’avais les jambes en coton et l’odeur de moi sur mes doigts. Derrière la cloison, quelqu’un se lavait les mains trop longtemps. Je suis resté sans bouger jusqu’à entendre la porte de sortie se refermer. J’ai tiré la chasse comme on efface une signature trop voyante. Puis je suis sortie. Je me suis regardé dans le miroir en passant et j’ai souri à cette femme qui revenait de nulle part, les cheveux mal peignés de l’intérieur.
Dans l’open-space, les écrans continuaient leur procession de chiffres. J’ai repris ma chaise. Le ventilateur grattait toujours le plafond. À l’autre bout du plateau, par la baie vitrée, j’ai cru voir, au balcon fumeur, une silhouette immobile, col relevé malgré la chaleur. Elle regardait la rue, pas moi. Le vent avait porté jusqu'à moi, une seconde, une odeur de tabac froid mêlée à quelque chose de plus lourd — une eau de Cologne bon marché, entêtante. Mon estomac s'est contracté sans raison. J'ai baissé les yeux sur mon écran. Un détail a cligné, comme un avertissement discret. Je l’ai oublié aussitôt — on oublie toujours ce qu’on ne veut pas voir.
La journée a filé sur ses rails. Je mettais des « cordialement » sur des mails qui n’avaient pas d’âme. Au fond du ventre, pourtant, quelque chose résistait : une braise de contrebande, volée à la routine. Le soir, le tumulte domestique m’a reprise — bains, repas, histoires pour les enfants, toux, draps, silence. J’ai regardé mon homme, son profil fatigué, la pluie de sel sur ses tempes. Il ne me demandait rien, je ne lui voulais rien, mais on se devait ce coup de reins contre la fatalité.
— Deux jours en week-end ai-je dit. Juste nous. Sans les petits. On s’évade.
Il m’a tournée vers lui, l’air un peu inquiet, un peu surpris.
— Tu es sûre ?
— Je ne suis sûre de rien. Mais je me sens vivante. C’est déjà ça pour un week-end.
Il a ri sans le son, un rire doux. On a appelé les grands-parents. Ils ont dit oui spontanément avec une joie visible, celle qui vous fait croire que le monde a encore un peu d’humanité. Dans le reflet de la fenêtre, la ville clignotait à la manière des bêtes blessées. Je me suis surprise à aimer ce clignotement.
Cette nuit-là, je ne me suis pas touchée. J’ai gardé men envie au chaud, comme une braise qu’on couve. Je me suis endormie tard, coincée entre la peur et l’envie, le cœur battant pour de vrai — pas pour compter les heures restant avant le réveil. Dans le couloir, une planche grinçait à chaque vent de fenêtre. On aurait dit un pas qui hésitait. J’ai pensé à la cabine des toilettes, à mes doigts qui se souvenaient mieux que moi. La braise respirait. Elle n’allait pas s’éteindre.
Le Vendredi de notre départ, la ville s’est réveillée de travers. Une sirène a mordu la matinée dès le saut du lit, les pigeons ont pris l’angle du vent comme des avions au décollage. J’ai glissé dans mon sac une robe trop légère pour être honnête, une parure tanga noir et soutien-gorge a balconet assorti, complice affriolant, un gloss discret. À la dernière minute, j’ai attrapé mon parfum — trois gouttes à des endroits qui n’appartiennent qu’à ceux qui savent les découvrir. J’ai fermé la porte de l’appartement en douceur, comme on referme sur une scène de crime avant que les flics arrivent. Dans l’ascenseur, j’ai croisé mon reflet encore : il avait cessé de s’excuser.
Nous avons pris la route après le boulot. La voiture avalait les kilomètres d’autoroute pendant que j’avalais mon envie de crier et de tout renverser. Mon mari conduisait avec les mains calmes de ceux qui n’anticipent pas le tremblement de terre qui couve à 2 pas. Moi, j’avais les cuisses chaudes, la tête claire et le sexe humide. Les champs s’étiraient jusqu’au ciel. Le soir tirait les rideaux sur la banlieue.
À mesure que la ville reculait, la honte de mes sentiments coupables faisait de même. Il restait l’envie, nue, propre, affûtée. Au péage, mon mari a glissé un regard vers moi. Il a voulu dire quelque chose ; mais finalement s’est ravisé. Une fois encore il ne réussirait pas à me murmurer des mots tendres. À la station-service, j’ai traversé jusqu’aux toilettes en laissant mes talons parler pour moi — ce claquement sec de femme sure d’elle et de son pouvoir d’attrait sur les hommes. Les routiers gras et crasseux m’ont suivie de leur regard libidineux jusqu’à la porte des toilettes. J’ai lavé mes mains et mon esprit un peu trop longtemps à l’eau froide, pour gagner du temps. Dans le miroir sans âge de la station, la fille me regardait sans crainte. Je lui ai rendu son regard, et j’ai su que la suite ne serait pas une promenade. On ne noie pas un feu avec quelques gouttes d’eau froide.
Quand on est repartis, la nuit prenait sa place. L’hôtel nous attendait quelque part, avec ses secrets d’amants qui viennent passer le week-end à l’abri des regards indiscrets, comme nous. J’ignorais encore que les secrets ont des propriétaires légitimes, des intermédiaires et des revendeurs. Et que tout ce petit monde, déjà, se rapprochait de moi en consultant sa montre.
Sur la route, je me suis penchée vers mon homme, j’ai posé une main sur son entre-jambe. Il a serré le volant un peu plus fort, par réflexe. Je n’ai pas insisté. Je préférais choisir l’heure, le lieu et la lumière. Dehors, les panneaux défilaient : Sortie 13, aire des Chênes, travaux. La France banale dans sa robe du soir.
La braise, elle, couvait, chauve et vivante, attendant son heure pour jaillir et exploser. Elle a toujours su la route en fait.
voila le premier chaptire de la nouvelle. si ca intéresse des lecteurs je me ferais un plaisir de continuer....
Paris suait par toutes ses bouches d’aération. Les néons des commerces vibraient comme des veines à ciel ouvert, et les bus râclaient l’asphalte avec un bruit de mâchoire. Les jours, pour moi, s’alignaient comme des cadavres frais qu’on enterre à la chaine et qu’on oublie dès leur lendemain. Un cortège de routines qui sentait la lessive froide : réveiller les enfants, remplir les sacs, sourire au miroir fendu de la cage d’escalier, traverser la ville en pilote automatique jusqu’à l’open-space du bureau où le café avait le goût de flotte. Quelque part entre deux tableurs et la dernière convocation de la maîtresse, j’avais perdu mon corps. On enterre parfois les choses sans cérémonie.
Je m’appelle Natasha. J’ai trente-trois ans, deux enfants, et l’impression d’avoir laissé ma peau sur l’autel de l’organisation.
Mon mari m’aimait toujours. Du moins, c’est ce que je croyais. J’en voyais la preuve dans ses gestes patients, ses mains larges qu’il posait sur mon corps éteint sans broncher, ses yeux qui savaient écouter. Moi aussi je l’aimais, mais avec la fatigue des survivants. L’amour n’avait pas pu empêcher le désir de s’étioler comme un néon à la gare de l’Est en fin de nuit. On baisait encore parfois ; par habitude ou par ennui, je ne savais plus trop. Par générosité envers lui, mon sexe simulait du plaisir. Il simulait.
L’ancienne histoire, celle d’avant, celle qui m’avait laissée couverte de bleus invisibles maintenant, avait planté en moi des clous rouillés. Je marchais avec. J’appelais ça « tenir ». Je n’avais pas eu de chance avec mon premier amant à 20 ans. Il avait été possessif, violent, laissant dans mes chairs plus que la marque de son envie de moi. Il m’avait utilisée, usée, avilie, réduite à un objet en me forçant à des pratiques qui me dégoutaient, me forçant à des orgies qu’il organisait, avec des échanges de partenaires qui me violaient. Il m’avait réduite en dépendance servile, en une personne que je n’étais pas, esclave de ses désirs malsains. En m’abaissant au rang de femme objet, il avait tué mon espoir d’un amour vrai et de plaisir charnel innocent.
Heureusement mon homme actuel, 2eme officiellement sur la trop longue liste de ceux qui m’avaient couchée, m’avait extirpée des griffes de l’autre malade. Je m’en étais sortie avec une longue psychanalyse et des blessures qui n’étaient pas que dans la tête. Après des années de concubinage, nous allions nous marier le mois prochain, pour se promette une seconde chance avant que le monde ne nous rattrape. Et pour les enfants avant tout. Mais je tenais à lui. C’est pourquoi j’avais dit oui quand il m’avait demandé. Plus par peur de le perdre que pour l’amour avec un grand « A ».
En attendant le grand jour, juillet brulait la ville par tous ses pores. Au bureau, le ventilateur grinçait sur son axe comme une vieille girouette rouillée et ne réussissait qu’à brasser de l’air chaud. Les collègues plaisantaient mollement avec leurs voix de gens propres. Je participais à la comédie, le visage maquillé juste ce qu’il faut pour paraître vivante.
Ça m’a pris sur ma chaise de bureau, sans prévenir — une chaleur interne, longiligne, un tremblement venu d’une cave où je n’étais plus descendue depuis des années. Le serpent a glissé de bas en haut, depuis l’entrée de mon sexe et a frappé tout au fond de mon ventre sans demander la permission. Le monde extérieur s’est alors mis sur « mute ». Il ne restait que le bourdonnement électrique du ventilateur qui me rappelait celui de d’un vibro défaillant et une pulsation interne familière, oubliée depuis longtemps.
Je me suis levée de mon bureau sans rien dire, sans rien laissé transparaitre de la tempête qui me transperçait. Direction toilettes. Couloir. Porte. Cabine. Vite, car je me sentais couler. Le loquet a claqué comme un coup de fouet sur mes fesses. J’ai posé la main sur mon ventre, puis plus bas, là où l’oubli s’arrêtait. Je n’ai pas hésité. Deux doigts entre mes jambes, la pression exacte, un cercle lent, puis le rythme qu’on reconnaît comme une vieille ritournelle qu’on n’ose plus chanter. Mon clitoris, cet œil fermé depuis des mois, s’est rouvert d’un coup. J’ai mordu l’intérieur de ma joue pour ne pas être dénoncée par ma respiration. La jouissance est arrivée en vagues tièdes d’abord, puis de plus en plus chaudes, une brèche qui s’élargit, un éclair qui traverse mon corps sans l’abimer. Je me suis tenue au mur avec l’autre main. La décharge de plaisir m’a scotchée net. Pas d’attente. L’orgasme brut et direct.
Quand je me suis redressée, j’avais les jambes en coton et l’odeur de moi sur mes doigts. Derrière la cloison, quelqu’un se lavait les mains trop longtemps. Je suis resté sans bouger jusqu’à entendre la porte de sortie se refermer. J’ai tiré la chasse comme on efface une signature trop voyante. Puis je suis sortie. Je me suis regardé dans le miroir en passant et j’ai souri à cette femme qui revenait de nulle part, les cheveux mal peignés de l’intérieur.
Dans l’open-space, les écrans continuaient leur procession de chiffres. J’ai repris ma chaise. Le ventilateur grattait toujours le plafond. À l’autre bout du plateau, par la baie vitrée, j’ai cru voir, au balcon fumeur, une silhouette immobile, col relevé malgré la chaleur. Elle regardait la rue, pas moi. Le vent avait porté jusqu'à moi, une seconde, une odeur de tabac froid mêlée à quelque chose de plus lourd — une eau de Cologne bon marché, entêtante. Mon estomac s'est contracté sans raison. J'ai baissé les yeux sur mon écran. Un détail a cligné, comme un avertissement discret. Je l’ai oublié aussitôt — on oublie toujours ce qu’on ne veut pas voir.
La journée a filé sur ses rails. Je mettais des « cordialement » sur des mails qui n’avaient pas d’âme. Au fond du ventre, pourtant, quelque chose résistait : une braise de contrebande, volée à la routine. Le soir, le tumulte domestique m’a reprise — bains, repas, histoires pour les enfants, toux, draps, silence. J’ai regardé mon homme, son profil fatigué, la pluie de sel sur ses tempes. Il ne me demandait rien, je ne lui voulais rien, mais on se devait ce coup de reins contre la fatalité.
— Deux jours en week-end ai-je dit. Juste nous. Sans les petits. On s’évade.
Il m’a tournée vers lui, l’air un peu inquiet, un peu surpris.
— Tu es sûre ?
— Je ne suis sûre de rien. Mais je me sens vivante. C’est déjà ça pour un week-end.
Il a ri sans le son, un rire doux. On a appelé les grands-parents. Ils ont dit oui spontanément avec une joie visible, celle qui vous fait croire que le monde a encore un peu d’humanité. Dans le reflet de la fenêtre, la ville clignotait à la manière des bêtes blessées. Je me suis surprise à aimer ce clignotement.
Cette nuit-là, je ne me suis pas touchée. J’ai gardé men envie au chaud, comme une braise qu’on couve. Je me suis endormie tard, coincée entre la peur et l’envie, le cœur battant pour de vrai — pas pour compter les heures restant avant le réveil. Dans le couloir, une planche grinçait à chaque vent de fenêtre. On aurait dit un pas qui hésitait. J’ai pensé à la cabine des toilettes, à mes doigts qui se souvenaient mieux que moi. La braise respirait. Elle n’allait pas s’éteindre.
Le Vendredi de notre départ, la ville s’est réveillée de travers. Une sirène a mordu la matinée dès le saut du lit, les pigeons ont pris l’angle du vent comme des avions au décollage. J’ai glissé dans mon sac une robe trop légère pour être honnête, une parure tanga noir et soutien-gorge a balconet assorti, complice affriolant, un gloss discret. À la dernière minute, j’ai attrapé mon parfum — trois gouttes à des endroits qui n’appartiennent qu’à ceux qui savent les découvrir. J’ai fermé la porte de l’appartement en douceur, comme on referme sur une scène de crime avant que les flics arrivent. Dans l’ascenseur, j’ai croisé mon reflet encore : il avait cessé de s’excuser.
Nous avons pris la route après le boulot. La voiture avalait les kilomètres d’autoroute pendant que j’avalais mon envie de crier et de tout renverser. Mon mari conduisait avec les mains calmes de ceux qui n’anticipent pas le tremblement de terre qui couve à 2 pas. Moi, j’avais les cuisses chaudes, la tête claire et le sexe humide. Les champs s’étiraient jusqu’au ciel. Le soir tirait les rideaux sur la banlieue.
À mesure que la ville reculait, la honte de mes sentiments coupables faisait de même. Il restait l’envie, nue, propre, affûtée. Au péage, mon mari a glissé un regard vers moi. Il a voulu dire quelque chose ; mais finalement s’est ravisé. Une fois encore il ne réussirait pas à me murmurer des mots tendres. À la station-service, j’ai traversé jusqu’aux toilettes en laissant mes talons parler pour moi — ce claquement sec de femme sure d’elle et de son pouvoir d’attrait sur les hommes. Les routiers gras et crasseux m’ont suivie de leur regard libidineux jusqu’à la porte des toilettes. J’ai lavé mes mains et mon esprit un peu trop longtemps à l’eau froide, pour gagner du temps. Dans le miroir sans âge de la station, la fille me regardait sans crainte. Je lui ai rendu son regard, et j’ai su que la suite ne serait pas une promenade. On ne noie pas un feu avec quelques gouttes d’eau froide.
Quand on est repartis, la nuit prenait sa place. L’hôtel nous attendait quelque part, avec ses secrets d’amants qui viennent passer le week-end à l’abri des regards indiscrets, comme nous. J’ignorais encore que les secrets ont des propriétaires légitimes, des intermédiaires et des revendeurs. Et que tout ce petit monde, déjà, se rapprochait de moi en consultant sa montre.
Sur la route, je me suis penchée vers mon homme, j’ai posé une main sur son entre-jambe. Il a serré le volant un peu plus fort, par réflexe. Je n’ai pas insisté. Je préférais choisir l’heure, le lieu et la lumière. Dehors, les panneaux défilaient : Sortie 13, aire des Chênes, travaux. La France banale dans sa robe du soir.
La braise, elle, couvait, chauve et vivante, attendant son heure pour jaillir et exploser. Elle a toujours su la route en fait.
voila le premier chaptire de la nouvelle. si ca intéresse des lecteurs je me ferais un plaisir de continuer....
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